Arthur Lloyd est un riche anglais venu investir son capital en Amérique. Ravi d’y trouver la meilleure société, il ne tarde pas à convoiter l’une ou l’autre des deux soeurs de Bernard Willoughby, dont il a été le camarade d’étude en Angleterre. Viola et Perdita, les deux jeunes filles, sont toutes deux également impatientes du choix que fera le jeune homme. Finalement, Arthur épouse Perdita. Quand la jeune femme meurt peu après avoir donné naissance à leur premier enfant, elle fait promettre à son mari de conserver ses précieuses toilettes jusqu’à la majorité de leur fille et de les lui remettre…

 

Jusqu’à la dernière page, on ne s’attend pas à trouver dans ce récit la première des histoires de fantômes écrite par Henry James. Cette histoire est d’abord celle de la rivalité entre deux soeurs, la comédie réaliste de la jalousie, une sorte de prolongement américain du thème de la comédie du mariage. Sur le marché du mariage, un homme fortuné a le pouvoir de choisir entre deux femmes. Comment ce fera son choix? Avec une ironie à la Jane Austen, Henry James pose sur la société américaine du milieu du XVIIIème, qui est le moment d’une société à la fois frustre et distingué où se déroule l’action, le regard doux amer d’un écrivain habile à faire paraître le jeu réel des ambitions sous le vernis de la civilisation, ou de qui y prétend: « Il éprouvait le fort pressentiment – émotion bien trop heureuse pour être confondue avec la prémonition – qu’il était destiné à épouser l’une des deux. Il était pourtant incapable de préférer l’une à l’autre, alors que, pour accomplir ce destin, il ne pouvait assurer se dispenser de ressentir une préférence, étant trop galant homme pour tirer à pile ou face et se priver du céleste plaisir de tomber amoureux. » Ou bien encore: « On en vint très rapidement à prédire qu’il se remarierait et il se trouva au moins une douzaine de jeunes femmes dont on peut dire que ce ne fut pas leur faute si la prédiction ne se réalisa pas dans les six mois qui suivirent son retour.« 

 

Pourtant, quelque chose d’autre se construit dans ce récit. Les relations de Viola avec Arthur, par le biais de l’enfant de son beau-frère et de sa soeur défunte, montrent déjà l’auteur à la recherche d’un système qui dans les années de maturité donnera ces deux sommets de l’oeuvre que sont Le Tour d’écrou et Ce que savait Maisie. Certains développements invraisemblables demandent aussi à être interprétés du point de vue des désirs refoulés des personnages. Ainsi la mort de Perdita. Qu’est-ce en effet que cette mort qui frappe brusquement la jeune femme, une semaine après l’accouchement, à l’occasion d’une sorte de « rechute », comme si la maternité était une maladie? La cohérence du récit n’imposerait-elle pas au contraire que ce soit Arthur qui n’ait pas vu, depuis le départ, la faiblesse dans laquelle l’accouchement avait laissé sa femme, la mort alors ne frappant qu’en apparence comme un coup du destin, ou un geste de pur arbitraire de l’auteur désireux d’arranger ensuite le jeune homme avec la soeur de Perdita? C’est la encore le modèle d’un système narratif appelé à devenir dominant chez James: une action qui progresse, moins par les péripéties que par les passions refoulées des acteurs, l’artifice ou l’invraissemblable servant à indiquer au lecteur la présence d’un motif qu’il peut décoder, mais qui ne se dit pas. Le surgissement du surnaturel dans la dernière page est à placer, je crois, sous ce registre. Et si la fin est un peu brusque, les trente lignes qui y conduisent sont déjà d’une densité qui montrent l’auteur à la conquête de son style.

auto-challenge Henry James: n°8

2 Comments on Henry JAMES: Histoire singulière de quelques vieux habits

  1. Sincèrement, même une lectrice qui ne connaîtrait pas ou n’apprécierait pas Henry James ne pourrait qu’adhérer à ton billet merveilleux sur ce récit de Henry James, Cléanthe ! Tu en parles si bien
    et avec tant de conviction qu’on ne peut qu’avoir envie de le lire pour découvrir l’étendue de son talent …

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