On sait que dans Les Rougon-Macquart, Émile Zola a conçu le projet de donner la vision de la France sous le Second Empire à travers le portrait d’une famille, suffisamment diverse pour parvenir à décrire tous les milieux et, passant incessamment de Paris à la province, des lieux aussi divers que les grands ministères, la Bourse, les Halles, la mine ou la campagne française. La Fortune des Rougon est en quelque sorte la préhistoire de ce projet là.

Une généalogie un peu laborieuse à résumer introduit les principaux éléments du cycle romanesque, au premier rang desquels cette fameuse hérédité qui permettra, d’un roman à l’autre, d’expliquer la diversité des caractères et surtout de structurer cette magnifique galerie de personnages que constituent les 20 ouvrages de Zola. Nous sommes à Plassans, petite ville provençale. Au départ, il y a Antoinette Fouque, fille unique de paysans, qui épouse un jardinier illettré, Rougon, dont elle a un fils, Pierre. Après la mort de son mari, deux autres enfants naîtront de son union avec un amant, Macquart, un contrebandier ivrogne et brutal: Antoine et Ursule. Les enfants grandissant montrent des dispositions franchement différentes. Jouant de la légitimité de sa naissance, Pierre, homme rusé, calculateur, cherche à écarter son frère et sa sœur de l’héritage familial. Il force habillement sa mère à vendre ses terres, et épouse Félicité Puech, la fille d’un commerçant d’huile d’olive, qui n’a qu’une envie: réussir et faire fortune. Bien d’autres noms apparaissent, dans lesquels on voit se profiler les romans à venir: Eugène, Pascal et Aristide, les trois fils de Pierre et Félicité. Ou les enfants d’Antoine: Lisa, Gervaise et Jean.

Au début, bien qu’ambitieux, tous ces personnages végètent. Le commerce d’huile d’olive que tiennent Pierre et Félicité ne leur procure pas la fortune escomptée. Eugène, qui plus tard sera ministre, travaille sans passion au palais de justice de Plassans. Aristide, qui règnera bientôt sur l’immobilier parisien, rêve déjà d’argent, mais ne trouve à satisfaire ses désirs qu’avec la modeste dot que lui a apporté sa femme. Cependant, la Révolution de 1848 éclate. A Plassans, les Rougon deviennent les « leader » du parti conservateur. Le roman nous raconte comment sur l’écrasement du peuple et des idéaux nés d’une révolution une génération d’aventuriers médiocres et ambitieux va s’imposer comme la nouvelle classe dirigeante…

La pratique scolaire qui consiste à faire lire quelques pièces détachées du grand ensemble des Rougon-Macquart comme si elles étaient des oeuvres en soi, a fait oublier que La Fortune des Rougon, qu’on lit si peu, n’était pas seulement l’introduction à l’édifice et un roman dont l’intérêt resterait purement documentaire. C’est vraiment une oeuvre épatante. On y trouve un très beau roman d’amour – l’histoire de Silvère et de Miette, deux adolescents « sacrifiés » sur l’autel des Rougon -, une méditation pertinente sur les origines sociales et politiques d’une période historique, et bien sûr, comme je l’ai dit, les fondements généalogiques du projet de Zola, puisque Les Rougon-Macquart est d’abord l’histoire d’une famille.

Mais La Fortune des Rougon, me semble-t-il, est surtout l’un des grands romans de la province française, à côté de Madame Bovary, Le Rouge et le Noir, Une Vie.

Ce qu’a perçu Zola dans ce portrait de Plassans qu’il esquisse à partir du modèle de sa ville d’Aix-en-Provence, c’est que la province, c’est d’abord du temps, une certaine épaisseur du temps. Tout le reste – la mesquinerie des ambitions et des moyens qui les servent, les illusions intellectuelles, les évolutions culturelles mal digérées, une certaine candeur aussi ou la brutalité ouverte des rapports de force – tout cela n’est que l’effet du temps. Même l’éloignement de Paris qui permet à ceux qui sont bien informés (Eugène) de prendre à contre-pied le reste des bourgeois de la ville est du temps spatialisé.

Or ce que l’on expérimente en province n’est pas très différent de ce qu’on vit à Paris. Le second volume des Rougon-Macquart (La Curée) montrera clairement que sous le faux-semblant des décors et un apparent raffinement, c’est toujours la même existence qui se donne. Le contraste entre La Fortune des Rougon et La Curée n’est qu’un leurre. Cependant à Paris il manque ces temps morts, sinon peut-être en été quand Paris devient provinciale, grâce auxquels l’expérience que l’on fait en province des passions françaises, du moins dans les romans, prend la figure d’une démonstration.

3 comments on “Emile ZOLA: La Fortune des Rougon”

  1. Le début de toute la série. Forcément incontournable.
    Emile Zola plante tout le décor à Plassans en attendant de partir sur Paris.

  2. C’est vrai qu’on ne lit qu’un ou deux Zola au collège et au lycée, en faisant rarement le lien avec l’ensemble de la série. Ton projet de lire tous les Rougon-Macquart me tente beaucoup depuis que j’ai lu La Curée l’an dernier. Est-ce qu’il vaut mieux les lire rapidement pour reconnaître les personnages d’un roman à l’autre ?

  3. Le jeu avec les personnages est assez subtil: Zola alterne les romans qui se déroulent à Plassans, sorte de microcosme des ambitionsfamiliales, et Paris où les rejetons de la famille vivent
    éloignés et dans des milieux séparés. Ce qui permet à Zola, à partir de ce noyau d’un famille unique, de produire une oeuvre dont les ramifications épousent chacune des catégories de la société
    française du second empire. Personnellement, je ne me lasse pas de cette lecture (j’en suis à « La Faute de l’abbé Mouret »), même si je prends cette semaine quelque récréation en lisant George Sand
    (« Nanon », un peu décevant) et Michelet (une jolie découverte: « La Mer »). A quand un Challenge Rougon-Macquart?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *