Mois : juillet 2008

Erskine Childers: L’Enigme des sables

Lenigme-des-sables.jpgQuand il reçoit, à Londres, où il s’ennuie, une lettre d’un ancienne connaissance d’université l’invitant à venir le rejoindre sur son yacht pour passer la fin de l’été à chasser les canards sauvages le long des côtes allemandes, Carruthers ne sait pas encore où l’aventure l’entraine. Car en fait de yacht, il ne s’agit que d’une modeste embarcation sans équipage où deux hommes à peine peuvent cohabiter. Et cet autre homme, l’ancien camarade, Davies, se révèle bientôt un curieux personnage, décidément peu intéressé par la chasse ou les escales à terre, et davantage par la navigation périlleuse entre eau et bancs de sables. Cependant, Davies a quelque chose à cacher, quelque chose qui a à voir avec la politique étrangère de l’Allemagne et de l’Angleterre, et que les deux amis vont tout tenter bientôt pour en découvrir le secret…

Publié en 1903 par celui qui sera l’un des principaux organisateurs du Sinn Féin, L’Enigme des sables est un très bon roman d’atmosphère, un témoignage précieux sur la navigation de plaisance autour de 1900, en même temps qu’un des premiers romans d’espionnage, dont le propos, engagé à l’époque, était de mettre en garde l’Angleterre d’une guerre possible contre l’Allemagne. Entre Baltique et mer du Nord, le récit, plein d’humour, évoque avec justesse les relations des deux hommes ou la description des paysages du Schleswig-Holstein ou de la Frise, régions d’Allemagne peu connues chez nous: îles et fjords, canaux et chenaux, ou encore ce paysage caractéristique de la wattenmeer, sables, dunes, îles et pré salés, au sortir de l’été. Un livre divertissant avec lequel on passe un bon moment.

Antonio Munoz Molina: Fenêtres de Manhattan

Fen-tres-de-Manhattan.jpgUn livre très difficile à résumer. Car le faire, ce serait ou en donner le synopsis, et renoncer pour ceux qui voudront bien me suivre dans cette lecture à l’effet de surprise, ou bien se lancer dans une longue étude qui n’a pas sa place ici. J’ai lu en parcourant la biographie d’Antonio Munoz Molina qu’il avait déjà auparavant publié, à côté de quelques grands romans, au moins un recueil de nouvelles. Et qu’il avait exercé, à New-York, les fonctions de directeur du centre culturel Cervantes. Ce sont les données qui permettent de comprendre ce livre. Quatre-vingt sept chapitres. Quatre-vingt sept fenêtres ouvertes sur Manhattan développent, comme un journal qui plongerait dans la matière épaisse du temps, avec un souci très distant de la linéarité chronologique, une vision subjective de Manhattan. Mais y en a-t-il d’autre possible?

 

New-York, Antonio Munoz Molina, l’a parcourue, incessamment, sac à dos sur l’épaule, un carnet à la main, convaincu que le monde est suffisamment riche, et en particulier le monde urbain, pour qu’il suffise à fournir la matière de tout une oeuvre. Ainsi certaines rencontres riches, donnant matière à de beaux textes, avec les oeuvres du peintre Edward Hopper, de photographes, ou encore des musiciens de l’âge d’or du jazz qui développent tous en une matière artistique urbaine faite d’instantanés une conception voisine de celle qu’essaye de produire ici l’écrivain espagnol. C’est s’inscrire dans une lignée d’artistes qui se souviennent que comme le professait Alberti l’art est une fenêtre ouverte sur le monde.

 

De ce motif, Antonio Munoz Molina a tiré tout un livre. Les fenêtres de Manhattan, ce n’est pas seulement cette inflation des surfaces vitrées dans l’architecture contemporaine qui trouve à New-York, grâce au développement des buildings, une expression caractéristique. Ni même l’attaque des tours jumelles multipliée au travers de millions de téléviseurs par le monde, que l’auteur sait évoquer avec beaucoup de justesse, quand il suggère notamment toutes ses appréhensions d’avant, qui le tenaient, visiteur à New-York, appréhension des mauvaises rencontres dans le métro le soir ou passée une certaine heure dans les allées de Central Parc, mythes nombreux de violence ordinaire, que le surgissement de la violence réelle, inouie a brutalement remises à leur place, pour laisser libre jeu à une forme de sagesse nouvelle, une dolce vita précaire mais confiante dans le goût de l’amour et de la vie.

 

Intérieur/extérieur, de ce côté et de l’autre, l’intime et le public, la richesse et la pauvreté, ces espaces antagonistes que la surface transparente de la fenêtre découpe sont à l’image de ce géant urbain, une ville tissée de contradictions, où les destins individuels se croisent, ville considérable où chaque sentiment, chaque attitude, chaque jugement fournit la matière de croquis astucieux et où la moindre promenade est un point de vue sur la ville, une ouverture à l’autre et un retour vers soi.

 

Une belle découverte que je vous invite incessamment à lire.

 

Challenge ABC 2008