Mois : février 2008

George SAND: La Comtesse de Rudolstadt

Sand--La-Comtesse-de-Rudolstadt.jpgOn retrouve Consuelo à Berlin, courtisée par Frédéric II et mêlée à ses intrigues politiques. Mais de curieux phénomènes se produisent… Consuelo croit apercevoir le spectre du comte Albert. A Spandau, où le roi qui la soupçonne de comploter contre lui a ordonné qu’on l’enferme, la jeune femme se sent étrangement surveillée. Et quels sont ces mystérieux amis, dirigés par un chevalier masqué, Livérani? Où prétendent-ils conduire Consuelo? Qu’est-ce que cette prison qu’ils lui proposent comme asile en échange de sa libération?On ne dira jamais assez qu’il faut ranger George Sand parmi les meilleurs écrivains du XIXème siècle français. Une auteure à effets, dans le goût du roman-feuilleton où elle excelle. George Sand ne s’économise pas, c’est parfois ce qu’on lui reproche, d’en faire trop. Mais c’est vraiment un plaisir, quand on est un lecteur, d’être mené ainsi par le bout du nez sur près de 1500 pages. Et les « effets » de George Sand sont l’instrument de ce plaisir: apostrophes au lecteur, multiplication des péripéties, trahisons, évanouissements, coups de théâtres. George Sand joue avec bonheur de toutes les séductions du genre romanesque. Ainsi Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt, ces deux gros romans (1500 pages, je le répète), sont à la fois plusieurs romans, où le théâtre et le voyage, sous l’éclairage de la musique, occupent la principale place: il y a un roman d’amour (qui Consuelo choisira-t-elle du sensuel Anzoleto, de l’étrange Albert ou du mystérieux Livérani?), un roman noir, gothique, du  fantastique à la Radcliffe (« l’affreux château des géants », le « chêne de la pierre d’épouvante », le spectre d’Albert le voyant, les divagations de Zdenko le fou), un voyage bien documenté à travers l’Europe musicale et politique du XVIIIème siècle (Venise, la Bohème, Vienne, Prague, Berlin et cette mystérieuse étape finale du roman, quelque part sans doute en Allemagne), des aventures à la Dumas (évasions, travestissement), du mystère enfin (celui qui entoure les sociétés secrètes et leurs cérémonies initiatiques). Bref, un roman de formation au féminin, qui brille de mille feux et sur qui résonne, à travers les échos de l’opéra baroque et du classicisme viennois en gestation, le rêve d’une humanité future, réconciliée avec elle-même, c’est-à-dire réconciliée d’abord hommes et femmes. Un grand roman.

George SAND: Consuelo

Sand, ConsueloConsuelo est une pauvre orpheline espagnole dotée d’une voix magnifique. Elle est l’élève, à Venise, du Porpora, l’un des maîtres de la musique concertante. C’est là qu’elle fait ses débuts, aux côtés d’Anzoleto, son fiancé. Mais le succès n’est pas toujours heureux. Avec lui s’en va l’insouciance de la jeunesse. Consuelo est courtisée, mais résiste aux avances de son séducteur. Blessée par les infidélités de son fiancé, la jeune femme s’enfuit. Un étonnant voyage commence alors  qui conduira Consuelo au bout de l’art, de l’amour et d’elle-même en Bohème, dans le sinistre manoir des Rudolstadt, où le comte Albert, nature exaltée et fragile, abrite sa folie, puis à travers le Böhmerwald, en compagnie du jeune Joseph Haydn, à Vienne même et finalement à Prague, sur la route de Berlin. 

(avis et impressions de lecture à suivre, dans quelques jours, après le résumé du second volume: La Comtesse de Rudolstadt ).

Alexandre DUMAS: Olympe de Clèves

undefinedAvignon, mai 1727: Bannière, novice chez les jésuites, passionné de théâtre, aperçoit l’actrice Olympe de Clèves par la fenêtre de son couvent. C’est le coup de foudre. Le jeune homme s’enfuit. Il se rend au théâtre. Et se retrouve aussitôt sur les planches, à remplacer Champmeslé, acteur pieux honteux d’être comédien, qui vole ses habits à Bannière et part se faire jésuite à sa place! Le jeune homme est contraint de fuir. Mais il n’est pas seul dans sa fuite. Bientôt Olympe se joint à lui… Entre Lyon et Paris, dans la proximité du roi Louis XV, de salles de jeu en théâtre de province, et jusqu’à Charrenton, l’aventure des deux jeunes gens se développe pleine de passions, de jalousies et d’ambitions.  Mais la vie est-elle bien différente du théâtre? Et quel sort peut bien réserver le destin à des jeunes gens qui ont voulu connaître dans leur vie des passions aussi intenses qu’au théâtre?Ce roman de Dumas, où le théâtre joue un très grand rôle, n’est pas à proprement parler un roman sur le théâtre, mais un roman sur le théâtre et sur la vie. C’est l’ambition des Romantiques qui est décrite ici: avoir voulu confondre le théâtre et la vie. Le théâtre est aussi une efficace grille de lecture pour appréhender le monde. Le monde comme théâtre, et le théâtre comme roman: faire se rencontrer le roman et le théâtre, voilà l’ambition de Dumas dans ce livre  injustement méconnu.C’est d’abord l’histoire de gens de théâtre qui vivent des aventures romanesques: les amours d’Olympe et de Bannières sont pleines de péripéties.

C’est aussi un roman sur le théâtre du pouvoir, le jeu de illusions qui fait la scène politique, où chacun, à la manière de comédiens, essaye de tirer les ficelles du pouvoir, du seul véritable pouvoir: les désirs d’un roi, Louis XV, débauché qui justement s’y connaît en plaisirs.

Ce sont enfin deux magnifiques portraits: Olympe, le plus beau portrait de femme, à mon avis, de la période, à côté de la Consuelo de Georges Sand; et Bannière, incarnation de la liberté romantique en bute contre les répressions de la raison et du calcul. En faisant de ces personnages des figures tragiques, Dumas a su montrer comment le théâtre, et plus précisément le drame romantique pouvait, lorsqu’il est invité dans le roman, offrir une manière de révolte contre tous les pouvoirs, une clef d’intelligibilité du monde aussi, des vrais enjeux de la vie, en opposant aux forces qui ne songent qu’à enfermer (le couvent, l’armée, la monarchie, etc.), la vitalité paradoxale, naïve, pathétique, mais sublime du héros romantique.

Cynthia OZICK: Le Châle

undefinedJe ne sais pas comment je pourrais résumer ce livre. Je ne crois pas qu’il doive être résumé. Je dis même qu’il ne le doit pas. Quand un auteur choisit d’écrire sur la Shoah (écrit-on sur la Shoah?) d’une écriture si dense (92 pages), sans concessions, même pas la concession de la beauté de la langue, tellement les phrases parfois, d’une clarté remarquable à l’esprit, restent rappeuses à l’oreille, je pense que c’est une mauvaise action de vouloir le résumer. Il y a des livres qui se prennent comme ils sont, qui se lisent d’une traite, qui se citent, mais ne se résument pas.Nous autres avons trois vies, dit à un moment Rosa, le personnage principal du récit, la vie avant, la vie pendant, la vie après. La vie après c’est maintenant. La vie avant c’est notre vraie vie, chez nous, où nous sommes nés. Et pendant? Ça, c’était Hitler. Le roman de Cynthia Ozick est le récit de ces trois vies.  J’ai lu quelque part qu’un lecteur, à propos d’un de ses autres livres, parlait d’une pelote de laine qu’on déroule. C’est exactement ce qui se passe ici. Le Châle est un diptyque, deux chapitres d’inégale longueur. Le premier, dix pages, fulgurantes, au camp: je vous laisse lire ces dix pages, où Rosa perd son bébé qu’elle dissimulait serré près d’elle, dans un châle. Le second chapitre, trente ans plus tard, raconte deux journées de la vie de Rosa, à Miami, sa folie, l’incapacité de s’intégrer à une société pour qui il n’y a plus que demain, le bonheur qu’on doit s’accorder, les petits plaisirs qu’on doit bien à soi même et pour qui finalement la Shoah n’est plus qu’un objet d’études universitaires.

Avant. Pendant. Après. Grâce au récit de ce pendant qui ne passe pas (pour ceux qui sont revenus des camps, c’est toujours ici un peu le camp; un barbelé n’est jamais innocent, même quand on en entoure la plage privée d’un hôtel chic), Cynthia Ozick nous offre un récit sans concessions hanté par l’ombre des mythologies d’Europe centrale (le golem) et par la nostalgie d’un passé qui ne sera jamais plus.

Cynthia OZICK: Le Messie de Stockholm

undefinedLars est un critique littéraire qui tient dans un journal de Stockholm la rubrique du lundi. Autant dire que personne ne s’intéresse vraiment à cet obscur spécialiste, fin connaisseur des littératures d’Europe centrale, passionné sans compromission. Un parmi d’autres dans cette ville qui a son temple, la bibliothèque de l’Académie, conservatoire de toutes les langues, de tous les livres. Mais Lars a une passion secrète, une mission, une idée fixe: il croit être le fils du grand écrivain Bruno Schulz, juif polonais de Galicie, assassiné par la Gestapo la veille de s’enfuir pour Varsovie. A partir de là, une curieuse quête s’organise à la recherche de la langue oubliée, le polonais, des amours inconnues du grand homme, et de ce manuscrit perdu, Le Messie, grâce à la complicité d’une vieille femme originaire d’Allemagne, Heidi Eklund, qui tient une librairie dans la vieille ville de Stockholm. Mais qui est cette mystérieuse Adela, dont le nom est sorti d’une nouvelle de Bruno Schulz, qui prétend être la sœur de Lars et détenir le précieux manuscrit? Et existe-t-il vraiment un docteur Eklund, médecin de son état, que le mauvais temps ne cesse de retenir à Copenhague?

Autant le dire tout de suite: j’ai moins aimé cet ouvrage de Cynthia Ozick que le précédent que j’avais lu, Un monde vacillant. Peut-être parce que celui-ci est plus démonstratif, tandis que l’autre était moins appuyé, plus subtil. C’est aussi, je pense, parce que dans Le Messie l’écriture est moins polyphonique.

C’est quand même un bon moment de lecture. J’ai apprécié l’évocation de Stockholm, en hiver, la satire du petit monde littéraire et cette quête qui prend des airs parfois de polar littéraire, mais pour vite s’éloigner de là, parce que l’enjeu est ailleurs, que Le Messie de Stockholm n’est pas par exemple le Club Dumas de Perez Reverte: Lars est un de ces fous qui peuplent le monde de Cynthia Ozick, au côté du professeur Mitwisser d’Un monde vacillant, l’homme d’une idée fixe. Décidément, d’un roman à l’autre on retrouve les mêmes thèmes, récurrents: la figure de l’orphelin, l’idôlatrie, la passion pour les livres, à la fois remèdes et poisons, les librairies et les bibliothèques, tout cela bouclé, polarisé, circonscrit par le souvenir de l’horreur nazie. Et cette inflation de passion et de mots par goût de la pureté, de l’origine, d’un sens très pur qui se trouverait dans les livres, quête vaine ou exaltation inutile? La fin à double sens ne nous permet pas de trancher. Comme le dit la quatrième de couverture, c’est cela le talent de Cynthia Ozick: « nous mettre en garde contre les délices de l’illusion littéraire en redoublant ses artifices. »

Challenge ABC 2008

Challenge ABC 2008

undefinedTout lecteur aime faire des listes de livres à lire. Ses tiroirs sont pleins de petits bouts de papiers sur lesquels il se plait à noter le nom des prochains élus, qu’il oublie aussitôt pour une nouvelle liste, de nouveaux noms, de nouveaux livres. Lorsque j’avais quinze ans, je pensais qu’on pouvait se laisser guider par le seul plaisir dans ses lectures. A dix-sept ans, avec Sartre, je me moquais de l’Autodidacte, dans La Nausée, qui entreprend de lire tous les livres de la bibliothèque municipale en suivant l’ordre alphabétique.

Je sais, vingt ans après, que tout ordre qu’on veut imposer à ses lectures est vain.  Qu’on choisisse pour se guider  un pays, un mouvement littéraire, la découverte d’un auteur, le simple bouche à oreille, ou le hasard des découvertes, il y a toujours des livres qui parviennent à entrer dans notre bibliothèque et à y rester, sans qu’on les ait lus. J’avais projeté un jour de lire tous les Rougon-Macquart. J’en ai lu cinq, et il m’en reste quinze que je n’ai pas ouvert. Je les lirai un jour. Mais quand? Avec tous ces livres qui s’accumulent, il va bien falloir que je me fasse à l’idée que plus d‘une vie peut-être est nécessaire pour tous les lire. Et cependant, chaque semaine, de nouveaux venus continuent à entrer chez moi. Ce n’est pas une malédiction. C’est moi qui les invite. Alors je me dis que l’Autodidacte de Sartre n’était pas si stupide que cela. Que fait un cavalier, nous dit Descartes, qui s’est égaré au milieu d’une forêt pour en sortir? Il choisit une direction et trace droit.

Vivre une vie d’oisiveté, se consacrer à lire, et lire plus encore qu’on n’avait lu, être plus oisif qu’oisif, cela donne un sens à la vie et vaut bien le train du cavalier de Descartes. Et comme il faut prendre une direction, n’importe laquelle, et s’y tenir, j’ai choisi de participer à ce challenge: ABC 2008.

J’ai rajouté une contrainte: qu’il y ait dans le titre une référence à un nom de lieu, pays, ville, fleuve, quartier, etc. Comme le but n’était pas d’acheter de nouveaux livres, mais de progresser un peu dans la forêt qui m’envahit (ce que les bloggers littéraires appellent leur PAL: Pile à Lire), j’ai du changer deux ou trois lettres pour lesquelles je n’avais rien dans ma bibliothèque.

A    Andric (Ivo),  La Chronique de Travnik
B    Balzac (Honoré de), Le Curé de Tours
C    Chaucer (Geoffrey), Les Contes de Canterbury
D    Dumas (Alexandre), La Dame de Montsoreau
E    Euripide, Iphigénie en Tauride
F    Forster (E.M.), Route des Indes
G    Grass (Günter), Une rencontre en Westphalie

H    Hugo (Victor), Han d’Islande
I    Irving (Washington), Contes de l’Alhambra
J    James (Henry), Washington Square
K    Kawabata Yasunari, La danseuse d’Izu
L    Lagerkvist (Pär), La Terre Sainte
M    Marai (Sandor), La Conversation de Bolzano
N    remplacé par Duras (Marguerite), Hiroshima, mon amour
O    Ozick (Cynthia), Le Messie de Stockholm
P    Perutz (Leo), Le Marquis de Bolibar
Q    Quignard (Pascal), Les Escaliers de Chambord
R    Ramuz (Charles Ferdinand), Aimé Pache, peintre vaudois
S    Saramago (José), Histoire du siège de Lisbonne
T    le Tasse (Torquato Tasso dit), La Jérusalem délivrée
U    Updike (John), Brésil ou Les Sorcières d’Eastwick
V    Verne (Jules), Le pilote du Danube
W    Wharton (Edith), Vieux New-York
X    remplacé par Morand (Paul), New-York
Y    remplacé par Féval (Paul), Les mystères de Londres
Z    Zola (Émile), Le Ventre de Paris

Cynthia OZICK: Un Monde vacillant

undefinedRose Meadows a dix-huit ans, en 1935, quand elle entre au service des Mitwisser. La  jeune fille vient de perdre son père. Elle a du quitter la demeure d’un cousin éloigné (Bertram) qui avait pris en charge les frais de son éducation, mais qui s’est mis en ménage depuis avec Ninel, une militante communiste. Juifs berlinois, les Mitwisser sont des réfugiés qui ont fui le nazisme avant d’échouer aux Etats-Unis. Il y a là le père: le professeur Mitwisser, spécialiste d’une secte juive du IXème siècle. Son épouse: Else, qui a perdu la raison, mais a été autrefois une physicienne de talent. Anneliese, l’aînée des enfants, jeune fille autoritaire à qui est revenue la dure tâche de tenir la maison. Trois garçons turbulents. Et Waltraut, une fillette de trois ans. Jamais très sûre de ses attributions (nurse, garde-malade, ou secrétaire?). Rose suit la famille d’Albany, bourgade au nord de l’Etat de New-York, jusqu’au Bronx, où le professeur prétend pouvoir poursuivre ses recherches, grâce à la proximité de la bibliothèque de New-York.  Il y a enfin un certain James A’Bair qui a été le héros d’une série d’histoires pour enfants mondialement connues et met sa fortune au service de ces exilés sans le sou…C’est le talent de Cynthia Ozick qui parvient à faire un authentique et véritable roman, où le suspense n’est pas absent, de ce qui n’est au départ qu’un rapport de forces confus. Au travers du regard de Rose, qui est la narratrice, nous assistons impuissants, comme l’est Rose, aux heurts et aux malheurs de cette famille à la dérive, de cette forteresse imprenable dans laquelle Rose ne sera jamais vraiment admise, comme un autre monde déraciné ou transplanté, acharné à rester lui-même, mais où chacun est en train de se perdre, voire se détruire.

Ce qui est admirable aussi, c’est le ton polyphonique que, l’air de rien, parvient à produire Cynthia Ozick. Ainsi les histoires se mêlent: au récit de Rose se juxtaposent d’autres récits, celui du passé de Rose d’abord, avant d’entrer dans cette maison, puis de la famille en Europe, à Berlin, des échos de sa fuite périlleuse hors d’Allemagne, l’histoire de James A’Bair et de sa course autour du monde, à fuir ce qu’il est, c’est-à-dire ce qu’avec la célébrité a fait de lui son père, l’auteur des aventures dont, enfant, il fut le héros, l’histoire encore de James et d’Anneliese lorsque le temps sera venu que leur destin se rapproche.

L’auteur multiplie les perspectives de cette façon jamais appuyée qui consiste, par exemple, à commencer un chapitre du point de vue d’un personnage et à l’achever du point de vue d’un autre, comme s’il n’y avait pas de place, dans cet univers romanesque pour l’objectivité, comme si le monde n’était rien d’autre que la juxtaposition des regards que nous portons sur le monde.

Ainsi le monde de Cynthia Ozick est-il un sorte de puzzle dont il faut, une à une, identifier les pièces, un jeu d’apparence dans lequel chacun n’exprime jamais qu’une vérité relative sur l’histoire, un monde peuplé d’exaltés, ivres de radicalité, mais impuissants à faire réussir la représentation du monde pour laquelle ils s’engagent.

Dans cette sorte de roman de formation (la fin est le clin d’œil d’un Balzac new-yorkais), où se mêlent en plus les échos d’auteurs tels que Dostoïevski (voir le thème du parasite), ce morceau de littérature européenne échoué sur le continent américain, mais dont l’humour, lui, est franchement américain, Cynthia Ozick parvient à mettre en perspective avec assurance des réalités ambiguës telles que l’immigration (fondatrice de l’Amérique, mais dont le réfugié, figure tragique, est exclu), l’argent (qui peut être aussi une déchéance), la société démocratique (qui permet tout, mais égalise les conditions et ne reconnaît pas le talent, en particulier celui de l’esprit) et surtout les livres (qui sont à la fois un remède, une consolation, une lunette pour voir le monde, et un enfermement, une drogue, une illusion).

Patrice SALSA: La Signora Wilson

undefined Je lis peu de littérature contemporaine. En tout cas pas de romans contemporains français. Je ne veux pas rajouter mon couplet sur la médiocrité de ce qui se publie aujourd’hui en France.  Je trouve ce que j’aime en Italie (Magris), en Allemagne (Grass), en Autriche (Jelinek), aux Etats-Unis (Ozik, Fante), en Hongrie (Kertesz), en Espagne (Perez Reverte) ou en Turquie (Pamuk), mais pas en France. C’est une affaire de goût. Disons plutôt de regard, de façon de regarder le monde. C’est peut-être seulement que je n’ai pas su faire les bonnes rencontres. Il y a des poètes d’aujourd’hui que j’adore. Mais les romanciers que je lis ne sont jamais très récents ou ne sont pas français. Autant dire que je suis un novice en la matière. C’est donc par  hasard que j’ai découvert hier le roman de Patrice Salsa.L’histoire.
Le narrateur, un jeune français aisé qui vient travailler à Rome auprès de l’Ambassade de France, s’est installé dans un vaste appartement mal meublé, mais couvert de fresques, dans un palazzo romain, qui devient bientôt le point de départ de ses promenades à la découverte de Rome et le lieu où il écoute en boucle des morceaux de musique dont avec un curieux goût de la précision il ne manque jamais de nous donner le titre. Très vite, de mystérieux appels téléphoniques viennent le déranger. De nombreux interlocuteurs demandent dans toutes les langues une certaine Madame Wilson. Au cours d’une de ses promenades dans Rome, en traversant la rue, il ne voit pas une voiture qui vient et le renverse. Se relevant sans trop de mal, il poursuit sa promenade. Mais quelque chose a changé. Rome est de plus en plus conforme à ses rêveries. Et il lui semble que quelque chose de mystérieux se trame autour de lui, une histoire dont il est le personnage principal…

C’est un étonnant roman, comme je les aime, qui allie un art très sûr du récit et une propension, voluptueuse, sensuelle, à s’attarder sur la description des êtres et des choses. Le premier chapitre a commencé par m’agacer, à cause de ce ton que j’exècre dans la littérature française: un homme de bonne famille traîne sa solitude et son détachement nihiliste dans un milieu de fonctionnaires expatriés qui remplissent leur mission avec une remarquable indolence. Le blues de la grande bourgeoisie qui profite du système et se divertit en épinglant la paresse des sous-fifres, pire: qui transporte à l’étranger, parce qu’elle en a les moyens, son malaise français, ce n’est pas trop mon genre de littérature. Mais dans la suite, même cette attitude du narrateur prend un tour très subtil, qui profite à l’enchaînement du récit.

C’est un récit onirique, à la manière de certains romanciers sud-américains (Bioy Casares) ou espagnols (Somoza). Patrice Salsa sait jouer avec un grand talent du sentiment de mystère qu’il entretient. Et même lorsque certaines clefs sont données, l’idée subtile de résoudre l’énigme en deux temps, grâce à deux flash-back dans l’enfance, permet au mystère d’être relancé. Le plus intéressant vient sans doute qu’ici, au lieu de la révélation finale des romans à énigme qui porte sur l’identité et les raisons de la machination, l’important est davantage d’éclairer le récit du narrateur lui-même: certaines formules récurrentes, pourquoi ce désir de toujours nommer les morceaux de musique qu’il écoute, quitte à alourdir le récit, pourquoi les passer en boucle, et pourquoi dans les lieux qu’il fréquente la musique qu’on y entend, même à la radio, passe elle aussi en boucle, son goût mêlé de sensualité pour les tissus, pour le corps de l’autre, pour le monde des apparences en général, et cette fascination pour la mort qu’il énonce à plusieurs moments, pourquoi enfin l’odeur de lys est-elle si étourdissante qu’on ne saurait dire si elle est l’odeur de l’amour ou si elle fait penser à la mort.